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vendredi, 16 mai 2008

L’instant décisif

    Un bout de table, des dominos, deux mains : économie de signes pour dire l’instant précis d’une partie, dans la chaleur de l’après-midi.      Se font face deux joueurs invisibles, deux amis sûrement, piliers de ce café, habitués l’un à l’autre, opposés une énième fois, en une intensité toujours renouvelée. 

    Un instant d’attente et de réflexion, le calme qui précède une tempête, l’avant d’un instant décisif. Deux mains au lieu de quatre disent le remue-méninges en cours561aaf4183c4e3cab0991fe52225d7f7.jpg

    La première main semble confiante, elle effleure les deux dominos retournés sur la table, mémorisés déjà, prêts à s’abattre à la moindre opportunité, en un « clac ! » intimidant. Elle attend sereinement le choix de l’adversaire, en s’employant posément à en anticiper la nature. Osseuse, fine, elle appartient à un joueur qu’on imagine plus âgé, plus expérimenté, qui sait que l’issue de la manche est proche et qu’elle a toutes les chances de l’être en sa faveur.      Difficile pour la seconde de ne pas sentir un léger picotement sur son dos, une discrète moiteur au creux de sa paume, un frisson courant dans ses phalanges. La pression est sur elle, elle qui est encore bien pleine. Toutes les pièces qu’elle tient lui offrent certes le choix des armes pour le combat final. Les six pions en réserve au coin de la table lui laissent également un espoir. Mais des différentes possibilités à sa disposition peuvent jaillir son salut, ou annoncer sa perte. .     J’aime la futilité autant que l’intensité de ce moment ludique

    Un « clic ! » produit par l’appareil avant le « clac ! » sonore du domino sur le bois716975476ab23333cd59634a9997b103.jpg

    Je suis sensible à la composition et à la couleur d’une photo mais peut-être encore davantage à sa capacité à suggérer une histoire, qui se raconte au fond de soi. Je viens de partager avec vous une bribe du récit qui se chuchote à mon oreille intérieure. Inventez à votre tour le votre….      Ces photos Sont en outre une clé ouvrant sur mon Egypte intime, sur l’expérience forte que j’ai vécue dans ce pays et au contact de ses habitants.     A Alexandrie surtout mais aussi au Caire et à Assouan, dans les sables ou les rocs des déserts, l’Egypte a mis en éveil mes sens de manière aussi nouvelle qu’intense.     Cette image condense et exprime cette expérience sensitive.     A son contact, j’entends le son du domino sur fond d’écho atténué de la rue.     Je vibre par contact de la craie sur le bois fatigué, entre crissement et glissement.     Je sens l’odeur âpre de la chicha ma3sel mêlée à celle poussiéreuse de la sciure.     Je me délecte du goût acide et sucré du lamoun dans mon gosier asséché.     Je vois les mains de ces vieillards qui peuplent les cafés de la ville, toute l’humanité qui se lit dans le sillon d’une ride ou dans leur couleur cuivrée.       Il y a là tout ce qui fait un moment partagé, une expérience de vie.     Celle de deux inconnus invisibles et pourtant bien présents.

 C’est le dernier texte que m’avait envoyé en  2006 Arnaud Fauvet-Messat quelques mois avant qu’il nous quitte !

Il va si bien avec ces deux photos prisent a Luxor en avril 2008